Royaume-Uni : le Labour est aux portes du pouvoir

Royaume-Uni : le Labour est aux portes du pouvoir

Après une campagne facile et remplie de succès, le parti travailliste s’apprête à rentrer au 10 Downing Street sans trop d’efforts ni de surprises.

Le leader du Labour, Sir Keir Starmer se prépare à entrer dans l’histoire du Royaume-Uni en reprenant le 10 Downing Street au parti conservateur.

Cette période de quatorze années dans l’opposition aura été longue pour un parti travailliste tombé haut après le succès de Tony Blair. 

De Miliband à Corbyn : la douloureuse traversée du désert du Labour

Affaibli par sa deuxième défaite contre David Cameron en 2016, mené par Ed Miliband, le Labour a connu des années de divisions douloureuses avec l’élection de Jeremy Corbyn en 2015.

Ses idées radicales, interventionnistes et dépensières sur l’économie, son absence de clarté sur le Brexit et son impopularité chez les députés travaillistes ont provoqué un mécontentement croissant chez les cadres parti. Précisions que Corbyn a été élu grâce aux voix des jeunes travaillistes, plus revendicatifs que leurs aînés.

Par ailleurs, les accusations d’antisémitisme dans l’entourage de Corbyn ont miné la réputation du parti, notamment avec la présence de l’ancien maire travailliste de Londres, Ken Livingston. 

Pourtant, les travaillistes auraient pu profiter de la division des conservateurs sous Theresa May entre 2016 et 2019. Cette dernière, incapable de tenir son parti uni et de mener les négociations de l’accord sur le Brexit à leur terme, a partiellement décrédibilisé les conservateurs. Mais le Labour, encore plus divisé, n’en a pas tiré profit. 

Au contraire, le sommet de l’impopularité des travaillistes s’est manifesté aux élections de décembre 2019, où le parti a enregistré ses pires résultats depuis 1935 avec 202 sièges aux Communes.

Boris Johnson, qui avait renversé Theresa May une année auparavant, a remporté une majorité de quatre-vingts sièges grâce à son programme populiste et à sa promesse d’arracher un accord à Bruxelles. Son pari d’attirer le vote des électeurs des circonscriptions traditionnellement travaillistes fut aussi un grand succès. 

Après cette berensina, Corbyn a démissionné et a laissé la place à son ministre fantôme pour le Brexit puis pour l’immigration, Sir Keir Starmer, qui a hérité d’une situation désastreuse.

La relève efficace de Starmer

L’actuel leader du Labour possède une qualité qui rattrape son manque de charisme : un grand pragmatisme et une capacité à écarter les éléments corrosifs de son parti.

C’est ainsi que des figures notables du Labour, dont Jeremy Corbyn et la militante antiraciste Diane Abbott, n’ont pas reçu d’investiture pour ces élections. Qu’un ancien leader travailliste se voit refuser l’investiture est un symbole fort voire audacieux. Mais Starmer l’assume : « nous avons écarté le danger » a-t-il régulièrement répété dans ses interviews ces trois derniers mois.

Et de fait, durant toute sa pré-campagne puis sa campagne, il a pu démontrer systématiquement devant les médias sa détermination à combattre l’antisémitisme. Jeremy Corbyn qui s’est retrouvé avec un adversaire travailliste dans la circonscription londonienne d’Islington North.

Davantage que des idées nouvelles ou une dialectique révolutionnaire, Keir Starmer a surtout su exploiter les faiblesses de son adversaire redoutable, BoJo. Peu soucieux de son image et de son comportement, ce Premier ministre incontrôlable et brouillon – autant que sa chevelure – a été incapable de gouverner le pays avec sérénité.

Peu après le déclenchement du confinement en mars 2020, un premier scandale éclate avec son plus proche conseiller, Dominic Cummings, qui a rendu visite à ses parents dans le nord-est de l’Angleterre, à quatre heures de Londres.

Réputé pour sa grande influence sur le Premier ministre, Dominic Cummings n’a non-seulement pas été sanctionné, mais a pu se justifier publiquement lors d’une conférence de presse tenue dans les jardins de Downing Street : quel aveu de faiblesse pour BoJo !

Par la suite, les affaires du Partygate ont ruiné la réputation du Premier ministre et entrainé sa démission le 7 juillet 2022.

Entre-temps, Starmer a parfaitement exploité la faille, attaquant systématiquement son adversaire sur son manque de sincérité à la suite des révélations des fêtes tenues au 10 et au 11 Downing Street.

Il l’a d’ailleurs reconnu dans un entretien au quotidien The Guardian fin juin 2022 : « je ne dis pas que j’ai un grand sens de l’intuition, mais j’ai senti que son caractère serait la cause de sa perte, a-t-il reconnu. J’ai pensé que c’était un homme détaché de la réalité. Qu’il mente ou qu’il dise la vérité, cela n’a pas d’importance pour lui. »

Le départ de Boris Johnson, qui avait battu des records de popularité chez les Tories depuis Margaret Thatcher a provoqué la déroute définitive des conservateurs et propulsé les travaillistes à un niveau historique.

Le ralliement des marchés

L’autre défi à relever pour Keir Starmer et pas des moindres, était le ralliement des marchés au programme de son parti. Il s’agit d’un point clé pour les partis britanniques, qui se doivent de démontrer leur crédibilité auprès des milieux d’affaires, où se trouvent souvent de généreux donateurs.

En choisissant comme chancelière de l’Échiquier une ancienne économiste de la Banque d’Angleterre, Rachel Reeves, Keir Starmer s’est attiré les faveurs des grandes entreprises et des banques d’affaires de la City de Londres, jusqu’au directeur de la Banque d’Angleterre, Andrew Bailey. 

C’est bien l’une des premières fois de l’histoire que le Labour bénéficie d’autant de soutien de la part des milieux des affaires.

Pourtant, pour financer plusieurs des mesures de leur programme, dont des baisses d’impôts pour les plus modestes, ils prévoient déjà d’augmenter les impôts et les emprunts. Ce soutien des marchés pourrait donc n’être que de courte durée. 

Les Tories, autrefois considérés comme les plus sérieux en matière budgétaire et fiscale ont perdu toute crédibilité à la suite du mini-budget non-financé de Liz Truss.

Malgré les efforts de Rishi Sunak et de son chancelier Jeremy Hunt pour rattraper les effets désastreux de leur prédécesseur, les conservateurs ont perdu leur image de sérieux pour plusieurs années auprès des marchés. 

Désormais, toute la presse est derrière le Labour, y compris le magazine très libéral The Economist, le Financial Timeset même le Sunday Telegraph.

Élections estivales : le pari fou de Sunak

Désormais, le Labour est aux portes du pouvoir, mais cela aurait pu se passer avec moins de facilité. Les meilleurs journalistes politiques l’avouent : personne ne comprend pourquoi Rishi Sunak a annoncé des élections pour l’été.

Mais la popularité des conservateurs était morose depuis le mois de janvier et ne dépassait pas les 25% et les travaillistes atteignaient déjà des intentions de vote autour de 40%. Le seul signal en faveur de Sunak était la baisse considérable l’inflation, qui en moins de deux ans est tombée de 11% à 2,3% : mais cela n’a rien changé à la cote de popularité des conservateurs.

Le Labour partait donc largement favori et avaient surtout l’occasion d’accabler les conservateurs pour leur bilan économique, social et migratoire morose, alors qu’ils avaient quatorze années pour réussir.

Force est de constater que Rishi Sunak n’a pas réussi à faire aboutir ses grandes promesses, à commencer par la baisse de l’immigration. Celle-ci pourrait atteindre un nouveau record cette année avec déjà plus de 685 000 arrivées sur le territoire britannique depuis janvier 2024. 

Par ailleurs, il n’a pas eu le temps de mettre en œuvre le plan d’asile pour le Rwanda, entré en vigueur en avril 2024, à l’issue d’une bataille juridique et politique difficiles. D’ailleurs, des migrants ont commencé à sortis de la barge Bibby Stockholm par l’administration pénitentiaire cette semaine, en prévision de l’abrogation du plan d’asile par le cabinet travailliste s’il remportait les élections demain.

Enfin, la liste d’attente pour le NHS a battu des records cette année : 7,6 millions de patients sont en attente d’un traitement médical, soit le triple du chiffre de 2010.

Le Labour parviendra-t-il à faire mieux que leurs prédécesseurs, s’ils remportent une nouvelle majorité ce jeudi ? Difficile de le garantir, tant il y a de travail. Mais si Keir Starmer remporte une « super majorité » aux Communes, il aura les mains libres pour mener toutes les réformes qu’il souhaite, ce que ni Boris Johnson, ni ses successeurs n’ont fait.

Un bémol sérieux pourrait handicaper le Labour dès demain : la popularité de Keir Starmer, qui est la plus faible de l’histoire pour un Premier ministre prêt à prendre ses fonctions. S’il remporte une majorité ce soir, sa lune de miel ne sera que de courte durée. 

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