Charles III au Kenya : réconcilier le passé et le présent

Charles III au Kenya : réconcilier le passé et le présent

Pour sa première visite d’État dans un pays du Commonwealth, le roi d’Angleterre a choisi le Kenya comme destination. L’occasion de renouer habilement avec les fractures historiques entre le Kenya et l’Empire Britannique, dans un séjour intense de quatre jours, du 1er au 5 novembre.


Visiter un pays étranger colonisé, dans le passé, par son propre État, est devenu une tâche diplomatique délicate, tant le rejet du passé colonial est important dans plusieurs pays africains. La visite de Charles III au Kenya, entamée le 1er novembre, en est bien-sûr l’exemple parfait. En prévision de sa visite, ONGs et associations réclamaient des réparations pour la période coloniale. Ceci n’a pas empêché que Charles III fut accueilli royalement par le chef de l’État kenyan, William Ruto : parade militaire, plantation d’un arbre dans le jardin du palais présidentiel et banquet en présence de 350 personnes : tout fut organisé pour que Charles III et son épouse, la reine consort Camilla, soient reçus conformément à leur rang de souverains.

Réconcilier

Lors de sa visite en France fin septembre, Charles III avait déjà montré ses talents de diplomate. Au Kenya, alors que l’exercice était plus délicat, il a brillé par sa capacité à apaiser rapidement la question coloniale, dans son discours au banquet d’État : « Les méfaits du passé sont la cause de la plus grande douleur et du plus profond regret. Des actes de violence atroces et injustifiables ont été commis contre des Kenyans, alors qu’ils […] menaient une lutte douloureuse pour la souveraineté – et pour cela, il ne peut pas y avoir d’excuse. » Ces mots, prononcés devant toute la classe politique kenyane, des chefs d’entreprises et les médias internationaux, étaient prudemment choisis. Charles III, tout en reconnaissant les difficultés liés à la présence coloniale britannique, a évité la repentance facile, dont d’autres dirigeants occidentaux sont si adeptes, en particulier le Premier ministre canadien, Justin Trudeau.

Plutôt que de se repentir, le roi d’Angleterre a rappelé l’importance d’apprendre des fautes passées pour construire le futur, en citant judicieusement le premier président du Kenya indépendant, Jomo Kenyatta : « nos enfants peuvent apprendre des héros de notre passé. Notre rôle est d’être les architectes du futur. » Parmi les éléments douloureux de la période coloniale, figurent la répression par le gouvernement colonial du mouvement insurrectionnel de l’ethnie Mau Mau entre 1952 et 1960. Celle-ci aurait provoqué la mort de 10 000 rebelles. Sans faire de référence précise à ces évènements, Charles III a pu ainsi faire taire les réclamations de réparations pour les souffrances liées à la période coloniale et la dialectique anticoloniale elle-même. Paraît-il, Downing Street aurait rigoureusement conseillé le roi sur ce sujet.

Enfin, le roi a souligné l’attachement de sa mère, Élisabeth II au pays. C’est au Kenya qu’elle a effectué sa première visite à l’étranger, encore comme princesse, du 1er au 7 février 1952 : « Il est bien connu que ma chère mère, Élisabeth II, avait une affection particulière pour le Kenya et le peuple kenyan. En arrivant ici en 1952, elle était encore princesse et elle repartit reine. » C’est le 6 février que la princesse Élisabeth apprend la mort de son père, George VI. C’est alors qu’elle choisit son nom de reine Elisabeth II et qu’elle adresse sa première allocution à la radio au peuple britannique et au Commonwealth, en tant que souveraine.

Mémoire et reconnaissance

En plus des paroles, Charles III a souhaité réconcilier le passé avec le présent par des actes de reconnaissance tout à fait symboliques. Parmi eux, des remises de médailles à d’anciens combattants de l’armée coloniale britannique pendant la Seconde guerre mondiale, dont l’un d’eux avait 117 ans. Impressionné par son grand âge, le roi n’a pu s’empêcher de s’exclamer que pour accumuler un tel nombre d’années, il a sans doute dû manger « des sauterelles et du miel sauvage ». Une image reprise directement de la figure évangélique de saint Jean le Baptiste. Une remarque humoristique qui a déclenché des rires touchés des familles de vétérans, rassemblées au cimetière militaire du Commonwealth pour une cérémonie de commémoration.

Vendredi matin, enfin, pour clôturer sa visite de trois jours, le roi s’est rendu à une rencontre interreligieuse, organisée à la cathédrale anglicane de Mombassa. Une tradition fondamentale pour ce pays, à majorité chrétienne (85%), mais où la présence musulmane est elle-aussi significative (11%).

La visite de Charles III et de son épouse est intervenue dans une période stratégique, alors que le Kenya se prépare à fêter le soixantenaire de son indépendance, qui fut décrétée officiellement le 12 décembre 1964. Cette visite rappelle le rôle diplomatique clé du souverain britannique, capable de panser les plaies d’un passé tourmenté, grâce à son rôle essentiellement représentatif, ainsi qu’à son prestige unique. Un Premier ministre britannique, au cœur du pouvoir politique et décisionnel, ne pourrait occuper un tel rôle, ni bien-sûr, un président français.

Maintenir le Kenya dans le giron occidental

Si la visite de Charles III fut importante en termes symboliques, elle le fut aussi pour les relations bilatérales entre la Grande-Bretagne et le Kenya. Comme nombre de pays africain, ce dernier est très courtisé par la Chine et la Russie, qui souhaitent imposer leur domination économique sur le continent. D’ailleurs, William Ruto s’est rendu en Chine à la mi-octobre, où il a rencontré le président chinois, Xi Jinping. Il ont entre-autres discuté du financement des projets d’infrastructures ferroviaires dans le pays. Au mois de mai, le président Kenyan recevait aussi le chef de la diplomatie russe, Sergei Lavrov. Toutefois, par prudence, William Ruto a refusé d’envoyer un représentant au deuxième sommet Russie-Afrique, en juillet dernier. Cette visite du roi d’Angleterre pourrait bien être le début d’une croissance des échanges diplomatiques et économiques entre la Grande-Bretagne et le Kenya, pour éviter que ce dernier ne tombe, lui-aussi, dans le giron sino-russe.

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